Samia EDDAMANHOURY : Quand le Tango Devient un Art de Vivre
Il y a des rencontres qui marquent, des chemins qui se tracent sans qu’on les ait vraiment planifiés. Pour Samia Eddamanhoury, le tango est de celles-là : un fil rouge inattendu qui a fini par transformer sa vie, et celle de tous ceux qui croisent son chemin à Casablanca.
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1- Who is Samia Eddamanhoury when she’s not dancing ? What drives you beyond Tango ?
Je suis une femme libre, passionnée depuis toujours — par les livres, la musique, l’art, les idées, les animaux, les gens. Je fais tout à fond. Ce que je ne supporte pas ? L’injustice. Ce qui est absurde, violent, incohérent, ça me rend dingue. Qu’on ferme les yeux sur ce qui compte, qu’on maltraite ce qui est fragile, humain ou vivant — je ne peux pas. J’ai besoin que ce que je fais ait du sens, que ce soit fédérateur, que ça serve quelque chose de plus grand. Rassembler, ça a toujours été naturel pour moi. Créer du lien, c’est instinctif. J’aime faire se rencontrer des mondes, des trajectoires, des sensibilités. Inventer des espaces où chacun peut exister tel qu’il est, sans avoir à jouer un rôle. Le tango est l’un de ces espaces, mais ce n’est pas le seul. C’est un langage parmi d’autres que j’utilise pour dire : « Tu peut être véritablement toi ». Chez moi, c’est un joyeux chaos parfaitement assumé : un chat trouvé dans la rue qui dort sur le canapé, un ami qui passe pour parler d’un chagrin ou d’une idée un peu folle, un cousin de passage, un plat qui mijote pendant qu’on refait le monde, un projet en gestation, une discussion qui s’éternise jusqu’au bout de la nuit… ou cet ami qui vient planter sa tente dans le jardin — true story. Il y a toujours du mouvement : les enfants des voisins qui vont et viennent avec les miens, des rires, de la musique, un livre ouvert quelque part, des confidences qui flottent entre deux éclats de rire. Ma maison, c’est une auberge espagnole — vivante, ouverte, chaleureuse. Il y a toujours des allers-retours, des présences, et tout le monde s’y sent bien. C’est un peu ma version du bonheur. Je crois que c’est, tout simplement, moi. Je suis aussi maman de 3 enfants, et ça, ça m’a offert une autre façon d’aimer. Plus enracinée, plus attentive, plus profonde. Avec mes enfants, j’essaie de transmettre ce qui me semble essentiel : la curiosité, le goût du beau, le respect du vivant, l’amitié, et cette chose rare qu’est la légèreté d’être. Ils me ramènent à l’essentiel, ils m’ancrent — même quand le monde s’agite. Ce qui me pousse, au fond, c’est ça : créer du lien, faire émerger de l’humanité vraie, tendre un fil entre les êtres. Que ce soit par la danse, par la parole ou simplement en ouvrant ma porte.
2 - When and how did Tango first enter your life? Was it love at first step - or did it take time ? Le tango est d’abord arrivé dans ma vie par la musique, sans que je le sache. Au début des années 2000, je découvre Gotan Project. J’écoute l’album en boucle, complètement fascinée. Un jour, je le fais découvrir à des amis, et là, un mec me regarde un peu surpris et me dit : « Je ne t’imaginais pas aimer le tango. » Je lui réponds : « Le tango ? » Et lui : « Ben oui, Gotan, c’est tango en verlan ! » Je rentre chez moi, un peu honteuse de mon manque de culture musicale, je tape “tango” sur YouTube… et je tombe sur Astor Piazzolla. Libertango. Et là, la musique me traverse. Et surtout, je découvre une vidéo de Miriam Larici et Leonardo Barrionuevo qui dansent Libertango à la télé. Je suis happée. Moi qui n’ai jamais été à l’aise dans mon corps, qui n’ai jamais dansé… je me dis : ça, un jour, j’aimerais le danser. C’était lointain, mais clair. Et puis la vie continue. Des années plus tard, je suis à Saint-Germain-des-Prés, assise à un bar rue de Buci, avec mon chien sur les genoux. Un homme un peu loufoque s’adresse à lui. On discute. Je lui demande s’il travaille dans la mode — il avait un style très marqué et portait une fourrure synthétique orange fluo. Il me répond : « Non. Je suis prof de tango. » Et là, c’est comme un signe. Je commence. Je découvre cette danse, je m’y mets, j’explore. Et puis j’arrête. Pendant presque dix ans. La vie parisienne, le lancement de mon entreprise, trois enfants… c’était compliqué. Il n’y avait plus de place pour ça. À mon retour au Maroc, je respire. Il y a l’entourage familial, la douceur de vivre. Et surtout : du temps. Je me dis : j’ai enfin de la place pour le tango. Je cherche partout pendant un an et demi, sans rien trouver. Jusqu’au jour où je tombe sur le post d’un ami de Paris — celui qui plante sa tente dans mon jardin quand il est à Casa. Je débarque au Seamen’s, et là je découvre une poignée de danseurs qui se battent pour faire exister le tango, qui dansent comme ils peuvent, avec les moyens du bord, dans une ville où rien n’est vraiment prévu pour ça. Je ne sais pas pourquoi, une phrase me traverse — en anglais : here I belong. Et à ce moment précis, je me fais une promesse : ne plus jamais arrêter de danser pour faire passer tout le monde avant moi. Et je reprends. Religieusement.
3 - What made you decide to start giving classes ? Was there a specific moment where you felt the need to pass it on ?
Je ne m’étais jamais imaginée organiser des workshops ou travailler un jour dans la danse. On nous fait souvent croire — ou on finit par croire nous-mêmes — que les métiers artistiques, la création, la danse… ce n’est pas vraiment sérieux. Alors au départ, j’étais juste une danseuse comme les autres. Avec la même envie d’apprendre, de progresser, de ressentir.
Un jour — par la force de l’univers, du destin, ou peut-être juste une série de coïncidences trop précises pour en être — je me retrouve à Rabat. C’était l’avant-veille du mariage de mon frère. Tout le monde avait reçu sa tenue pour l’occasion… sauf moi. La couturière me demande de venir le lendemain à Rabat pour un dernier essayage à 17h, puis de rester sur place le temps qu’elle fasse les dernières retouches dans la soirée. J’aurais pu râler ou m’agacer, mais j’ai très bien pris la chose. J’avais entendu parler d’un stage de tango qui avait lieu le même jour, pas très loin. Je me suis dit : tiens, c’est l’occasion. Je ne pensais pas avoir la chance de pouvoir y aller, et finalement, tout s’est parfaitement aligné. Je suis allée au cours.
Et c’est là que je rencontre ce maestro argentin. Je suis tout de suite frappée par sa pédagogie, sa clarté, sa façon de transmettre. On discute. Il m’explique qu’il vit à Paris. Et moi, à ce moment-là, je fais régulièrement des allers-retours à Paris pour le travail. Tout s’est mis en place sans que je force quoi que ce soit. Il n’y a pas de hasard — parfois, la vie t’amène exactement là où tu dois être.
Grâce à ces allers-retours, j’ai pu continuer à me former avec lui pendant plusieurs mois. Et c’est une chance immense, parce qu’à ce moment-là au Maroc, il n’y avait aucune structure pour apprendre le tango de façon régulière. Il fallait attendre une initiative isolée, un passage éclair d’un professeur, un stage de temps en temps. Rien ne permettait une progression stable, encore moins une vision à long terme.
Un jour, ce maestro m’appelle et me propose d’organiser un workshop avec lui. Ma première réponse a été : « Mais j’ai jamais fait ça de ma vie ! Je suis nulle en organisation. » Il me répond : « T’inquiète, on va le faire ensemble. » Et c’est parti.
On a organisé un premier workshop. Puis un deuxième. Puis un troisième. Pendant un an et demi, on a monté plusieurs événements, et à chaque fois, il y avait plus de monde, plus d’élan, plus d’envie. Petit à petit, une vraie communauté s’est formée. Un noyau dur. Et avec lui, l’évidence : si on voulait faire exister le tango ici, vraiment, il fallait des cours réguliers. De la continuité. De l’engagement.
Alors je me suis lancée. J’ai ouvert une première session de cours réguliers avec Sergio et Léa en octobre 2024. Au départ, c’était juste pour trois mois — pour tester, pour voir si c’était viable. Je ne savais pas du tout où ça allait. Mais je savais que c’était nécessaire.
4 - The Casablanca Tango Club feels like more than a school, it’s a small universe. How did the idea come to life ? Je crois que rien n’a vraiment été pensé comme un projet au départ. C’est venu par étapes, par nécessité, par intuition. Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant « je vais fonder une école de tango ». J’ai juste suivi ce qui vibrait, ce qui manquait, ce qui pouvait rassembler. Et à chaque étape, je me suis toujours sentie portée par la communauté. Le Casa Tango Club, c’est ce que j’aurais rêvé de trouver quand j’ai commencé à danser : un endroit où l’on apprend vraiment, mais sans pression, dans la joie et dans le lien. Un espace vivant, un lieu de passage, de rencontres, d’humanité. Effectivement, ce n’est pas juste une école. On y danse, mais on y mange aussi, on rit, on regarde des films, on débat, on organise des voyages, on se célèbre… On y croise des gens très différents et de tout âge qui, peu à peu, deviennent une communauté. Une famille choisie. Au début, il y avait des workshops, des moments partagés, des gens qui revenaient, des liens qui se tissaient. Et puis un jour, on était 20, puis 30, puis 40. L’envie était là. La régularité, non. Alors j’ai commencé à structurer. Pas pour construire un système, mais pour offrir des outils, de la stabilité, un cadre pour que chacun puisse progresser. Je suis une passionnée : quand j’aime quelque chose, j’ai besoin de le partager. D’aider les autres à rêver, à danser, à aller plus loin. De leur offrir tout ce que je peux pour faciliter ce chemin-là. Et ça passe aussi par l’exigence artistique. Aujourd’hui, on a la chance d’accueillir Santiago Mues, un professeur venu directement de Buenos Aires, d'une des écoles les plus prestigieuses de la capitale argentine. Pour moi, c’est essentiel d’offrir aux élèves un enseignement de qualité — ancré dans la tradition, mais vivant, sensible, accessible.
5 - What’s something people get wrong about Tango ? Beaucoup s’imaginent que le tango, c’est une danse de vieux, poussiéreuse, ultra genrée et un peu déprimante. Et pourtant… Le tango, c’est tout sauf ça. C’est une danse d’improvisation, ultra libre. Il n’y a pas de chorégraphie prédéfinie : chaque pas, chaque respiration se crée sur le moment, à deux. C’est du pur freestyle, mais dans l’écoute, la nuance, la subtilité. La musique aussi est souvent mal comprise. Certains la trouvent lente, triste… alors qu’elle est d’une richesse folle. Et elle peut-être tellement rapide ! J’ai passé ma vingtaine dans des festivals électro, à écouter des sets ultra complexes — et je peux dire que le tango, dans ses couches, ses tensions, ses silences, est tout aussi vibrant et addictif si ce n’est plus. Et sur la question du genre, on est à mille lieues des clichés. On ne parle d’ailleurs pas d’homme ou de femme, mais de leader et de follower. Et chacun choisit l’énergie qu’il a envie d’habiter, peu importe son genre. Dans notre communauté, des femmes guident, des hommes suivent — comme dans le duo de maestros que j’admire profondément et avec qui j’ai eu la chance de prendre des cours, Cristian Cerezo et Valentín Arias Delgado, qui sont juste bouleversants de sensibilité, de puissance, et de finesse. En vrai, le tango est bien plus contemporain qu’on ne le pense. C’est une danse où tout repose sur le consentement, la liberté, l’écoute, le respect du corps de l’autre. Et ça, c’est une vraie philosophie de vie.
6 - As someone from a younger generation, I can’t lie, tango isn’t the first thing that pops up for most Gen Z folks when they think of movement or self-expression. It’s often seen as something elegant, mature, maybe even intimidating. Do you feel that too?
C’est vrai. Beaucoup pensent que le tango, c’est une danse de vieux couples élégants dans des robes rouges. Ou que c’est lent, ennuyeux, figé dans des codes poussiéreux. Je comprends ce cliché. Moi aussi, je viens d’une génération qui a grandi avec la techno, la house, les festivals électro. J’ai passé ma vingtaine à danser jusqu’au lever du jour. Et pourtant… c’est le tango qui m’a renversée.
D’abord par la musique. Le tango électro, le tango nuevo, Gotan Project, Bajofondo… Des sons qui mélangent traditions et machines, mélancolie et beat. Le tango, je l’ai d’abord écouté, longtemps, avant de le danser.
Et quand je l’ai dansé, tout a changé. Parce que le tango, dans son essence même, est profondément moderne. Il est né dans les bordels de Buenos Aires, entre hommes, entre exclus, entre êtres en rupture. C’est une danse marginale à l’origine, une danse d’exilés, de déracinés, de réinvention. Une énergie subversive, rebelle, hybride. Comme nous. Le tango a été queer avant même qu’on mette un mot dessus. Et il continue de l’être.
Ce qu’on ne voit peut-être pas au Maroc, c’est qu’en Europe et ailleurs, il y a des milliers de jeunes qui dansent le tango. Aujourd’hui, il y a des milongas électro à Berlin, des bals queer à New York, des collectifs jeunes en Italie, des scènes underground à Lisbonne… Le tango vit. Il respire. Il explose les codes. Il traverse les genres. La relève est déjà là.
Et surtout, c’est une danse de la connexion. Ailleurs, on danse seul. Même au milieu de 5 000 personnes en festival, chacun reste dans sa bulle. Le tango, lui, te met face à l’autre. Il t’invite à ralentir, à écouter, à ressentir. À construire une histoire à deux, dans l’instant.
C’est un high sans substance. Un shoot de présence, d’émotion, d’adrénaline douce. On parle même de tango high tant la sensation peut être forte. Et franchement, quand t’as goûté à ça… t’as plus besoin de te cramer pour te sentir vivant.
Je suis convaincue que la philosophie du tango est bien plus proche de la GenZ que de celle de nos parents. Elle parle de profondeur, d’identité fluide, de liberté, de relations vraies. Ce n’est pas une danse de transgression, c’est une danse de transcendance. Une philosophie de la présence, de la vulnérabilité partagée, de l’écoute radicale. Ce n’est pas une performance. C’est une expérience. Une rencontre. Un langage du vivant.
7 - There's this idea that tango belongs to bodies that are long, lean, and trained. But GenZ tends to gravitate toward raw, messy, unfiltered art. What do you think tango can offer to a generation raised on hyper-expression and anti-perfection ?
Ah ça, c’est un point que j’aurais pu mentionner dès la question sur les idées reçues ! C’est une énorme erreur de croire que le tango appartient aux corps lisses, longs, musclés, « dignes » d’un podium. Bien au contraire.
Le tango, c’est une danse du vrai. Ce qui compte, ce n’est pas à quoi tu ressembles, mais comment tu es présent. Ce que tu ressens. Ce que tu transmets.
Un jour, un maestro m’a dit pendant un cours : « Tu as le désavantage d’être grande et fine. » J’étais sidérée. Mais il m’a expliqué que dans le tango, mieux vaut avoir du poids, de la densité. Qu’il existe des maestros littéralement obèses qui ont été champions du monde. Parce que ce qui compte, c’est la présence, l’ancrage, la sincérité du mouvement — pas l’image. Pas le contrôle. Pas le look.
Le tango, c’est justement l’hyper-expression et l’anti-perfection par excellence. Il n’y a pas de tango dans la perfection. S’il n’est pas un peu imprécis, un peu imparfait… il n’est pas vraiment tango. C’est une danse d’improvisation, donc par essence, une danse du chaos, de l’inconfort, de la fragilité. Et c’est exactement ce qui le rend vivant.
Ce qui nous intéresse, dans le tango, ce n’est pas de savoir si la personne en face est jeune, vieille, grande, petite, homme, femme ou autre. Ce qu’on cherche, c’est la qualité du lien. La sincérité de l’échange. La justesse de l’écoute. Et parfois, la magie opère là où on ne l’attend pas. C’est ça, le miracle du tango.
Et pour moi, c’est exactement ce que la Gen Z revendique aujourd’hui : du vrai, du brut, de l’émotion sans filtre. Une forme d’expression totale où le corps n’a pas besoin d’être parfait, mais juste d’être pleinement là.
Le tango, ce n’est pas une danse d’apparat. C’est une danse de vérité. C’est un cri. Un vertige. Un espace où tu peux être vulnérable, bancal, explosif… et incroyablement vivant.
Et c’est là que je pense que le tango a tout à offrir à une génération comme la nôtre, élevée dans l’anti-perfection, avide de sens, de vérité, d’intensité. Parce qu’il casse les normes. Parce qu’il célèbre l’authenticité. Parce qu’il dit :
« Tu es assez, comme tu es. Viens. Ressens. Danse. »
8- In the time where everything is digital and fast, tango feels like the opposite: slowness, attention, connection. How do you see tango's place in today's rythm ? Je crois que le tango, c’est une manière de réapprendre à être présent. À se reconnecter. Aux autres, mais aussi à soi. C’est une expérience qui te remet dans ton corps, dans l’instant, dans une forme d’écoute qui devient rare aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui, on passe notre temps à scroller sans vraiment regarder, à répondre sans écouter, à être là sans y être. On vit dans un flux constant d’alertes, de sollicitations, de messages qui s’enchaînent — toujours plus vite, toujours plus superficiels. Tout devient jetable, remplaçable, consommable. Le tango, lui, c’est l’antidote à l'accélération. Une forme de résistance douce. Dans cette danse, il n’y a pas de raccourci, pas de filtre, pas de multitâche. Tu ne peux pas penser à mille choses en même temps. Tu es obligé de ressentir. De ralentir. De faire attention à quelqu’un — profondément, sans écran, sans interface. Sa place aujourd’hui ? Un refuge. Une pause. Un espace réel, tangible, vivant. Et pour beaucoup, une nécessité. Parce que dans un monde où tout devient virtuel, instantané, jetable… poser ta main sur l’épaule d’un inconnu, écouter sa respiration, construire un mouvement ensemble… c’est presque un acte radical.
9 - What has building this space in Casablanca taught you about people, art, and yourself ? Ohlala… il y a tant à dire. Le tango, déjà, est une leçon de vie à lui seul. On dit souvent « le tango, c’est la vie », et ce n’est pas juste une jolie formule. C’est une danse qui agit directement sur la psyché. Une forme de thérapie en mouvement. Il te met face à toi-même. Il révèle ta manière d’entrer en lien, de faire confiance, de céder ou de résister. On y découvre ses peurs, ses élans, son besoin de contrôle… et on apprend à les apprivoiser. Construire cet espace à Casablanca m’a appris la patience. L’acceptation. Le lâcher-prise. À ne plus vouloir tout maîtriser. À laisser les choses prendre le temps qu’elles doivent prendre. À sortir du fantasme de la perfection — autant dans la danse que dans la construction d’un projet. Créer une communauté, ce n’est pas tenir les rênes, c’est tenir une vision, et laisser les autres y mettre leur propre lumière. J’ai appris sur les gens aussi. Leur besoin profond de lien, de beauté, de reconnaissance. Leur peur parfois de ne pas être à la hauteur. Et leur incroyable capacité à se dépasser, à s’ouvrir, à tisser quelque chose de commun. J’ai vu des femmes oser guider. Des hommes oser être vulnérables. Des corps se délier, des cœurs se révéler. J’ai vu ce que peut la force d’un collectif, quand on l’anime avec sincérité. Et puis j’ai appris sur moi. Sur mes zones d’ombre, sur mes ressources, sur mes résistances. J’ai grandi à travers chaque rencontre, chaque échec, chaque pas de côté. Le tango agit comme un accélérateur de conscience : tout y est amplifié. On apprend vite. On tombe. On recommence. Et on avance — ensemble.
10 - Finally, what’s one thing you hope every person takes with them after leaving your classes ?
S’il y a une chose que j’aimerais que chacun emporte en quittant mes cours, c’est l’essence même du tango.
Pas juste des pas ou une technique, mais un état. Une manière d’être au monde. Cette sensation de connexion vraie, d’écoute fine, d’attention à soi et à l’autre.
J’aimerais qu’ils repartent avec cette sensation d’avoir appris à communiquer autrement. Avec leur corps. D’avoir écouté, ressenti, partagé quelque chose de vrai. J’aimerais qu’ils repartent avec ce souvenir-là :
qu’ils ont dansé un instant sincère, et que c’est déjà immense.
Qu’ils ont le droit d’exister dans la danse comme ils sont, avec leurs forces, leurs failles, leurs histoires.
Le tango, ce n’est pas une danse qu’on pratique, c’est une expérience qu’on traverse.





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